Le cyprès

C’est comme la vigne et le figuier: l’olivier, notre olivier, ne peut se passer de la présence du cyprès, qui, pour n’avoir rien d’alimentaire, n’en est pas moins un contrepoint indispensable de l’arbre de lumière.

Non qu’il en soit l’antithèse, une sorte d’arbre de l’obscurité, sous prétexte qu’il est noir. En fait, tendu vers le ciel, tordu, chez Van Gogh, comme une flamme passionnée, il est, lui aussi, de lumière. Il se consume de lumière. Il l’absorbe tant qu’il ne réémet rien. C’est, au sens physique du terme, un corps noir. Mais si ce n’est pas le penchant pour la lumière qui oppose l’olivier et le cyprès en leur duo des contraires, on n’aura pas de peine à opposer la gracilité du feuillage de l’un à la compacité de celui de l’autre, l’opale à l’émeraude ou si l’on préfère, le vif-argent au noir ; et aussi, le port étalé à l’élancement. L’un se taille clair, l’autre est, en son intérieur, aussi obscur et secret qu’une caverne. Comme des sourcils, les haies de cyprès surlignent de leur jais l’iris pâle des olivaies. C’est en Toscane que leur association trouve sa plus belle expression. Le cyprès a la passion toute intérieure ; il faut s’appeler Van Gogh pour saisir ce feu ; vu du dehors, c’est un arbre qui respire la sérénité et l’impose autour de lui.

Au Sud, le cyprès est partout, le long des olivaies certes, mais aussi auprès des vignes, le long des canaux et au coin des maisons. Un cyprès collé à l’angle du logis, voilà qui indique au voyageur qu’il est arrivé à l’étape. Mais il est aussi le gardien des cimetières, et au Nord on n’en a retenu que cela. Il faut dire que dès l’Antiquité, le cyprès s’est vu chargé de cette fonction et de ce symbole : c’était l’arbre d’Hadès, alias Pluton, le dieu des Enfers. Il y a des moments où, avec son acolyte le chrysanthème, ils ont envie de tout envoyer balader, cet air compassé qu’on leur demande de prendre, l’impassibilité requise par le métier. Le cyprès se prend pour une fusée sur son pas de tir, il frémit, il a envie de décoller en direction de ce soleil vers lequel il pointe. Comment l’arbre le plus vertical qui soit s’est-il retrouvé figure de l’horizontalité définitive ?

Eh bien, c’est que jusque dans les cimetières et surtout là, le cyprès, en fait, incarne la vie. La vie qui continue, la vie dressée, oui, verticale. Il veille, vivant et vif, et les morts, là-dessous, en sont moins désespérés. Peut-être même qu’ils pouffent et se tortillent quand ses racines viennent les chatouiller – bien que ce soit un olivier et non un cyprès qui, selon une légende chrétienne, se livra à la facétie de plonger les siennes dans le crâne d’Adam. Et les macchabées l’encouragent, le cyprès. Vas-y, vas-y, pousse, monte, jusqu’au ciel, jusqu’au soleil ! Emporte-nous ! En attendant, les pierres tombales restent chaudes, car l’ombre du cyprès n’est qu’un trait.

Le cyprès sied très bien aux ruines antiques, c’est bien connu, et cette esthétique est très cultivée en Italie. Le rêve romantique sera à son meilleur si, au pied des cyprès, gisent une énorme meule de granit et quelques jarres renversées ; si un olivier bi-millénaire étend à leurs genoux sa frondaison pointilliste ; et si un figuier propose aux passants son couvert vaste et silencieux. Châteaubriand, Lamartine et Nerval – ainsi se nomment les passants – ouvrent, éperdus, leurs carnets de voyage en Méditerranée.


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