Café sous l’olivier

Péloponnèse 2006, 024 

Le café du matin sous l’olivier est un moment de plénitude que ne peuvent égaler aucun autre breuvage, aucun autre instant ni aucune autre ramure. Il faut naturellement que le soleil soit là, net, exempt de nuages et de brume, encore assez bas sur l’horizon pour être une promesse. L’énergie de la journée qui commence vibre dans l’air, fait frissonner les feuilles ovales, emplit votre corps. De préférence, cela se passe en Grèce, et plus précisément, dans le Péloponnèse ; mais on peut aussi choisir la Crète, ou l’île de Leucade. Ailleurs, il manquera quelque chose, ce je-ne-sais-quoi de l’azur teinté par les dieux de l’Olympe ; mais le café du matin sous l’olivier, même dépourvu du souffle divin, conservera de sa magie. Et puis, Athéna dispose de la capacité de téléportation, il suffit d’un petit effort d’imagination pour la convoquer auprès de soi, sous l’olivier qui, par nature, lui appartient.

Si le café est grec, autre nom du café turc mais chacun chez soi, il prend un goût de caramel et il râpe, à cause du marc déposé au fond de la tasse. Il faut boire à très petites gorgées, en aspirant afin d’éviter d’avoir la bouche envahie de sable. La plupart des Grecs le sucrent, mais c’est tellement meilleur quand l’amertume agace et éveille ! A côté, il y a un grand verre d’eau. Il faut le boire. La journée sera longue et le soleil montera haut.

La petite table est en bois, carrée, peinte en bleu, écaillée. On devine la couche précédente, qui était blanche. Les chaises aussi sont bleues. La table est un peu bancale, ou bien c’est le sol qui est inégal ; terre battue, pavé, dallage ou ciment, dans tous les cas les racines de l’olivier déforment la terrasse en catimini. La tasse est blanche, sans soucoupe, et le café n’est pas noir, mais couleur de châtaigne. Au-dessus, les feuilles mélangent leurs gris et leurs verts au gré du vent et de l’angle des rayons solaires. L’olivier est le maître de la simplicité, il l’organise autour de lui. Le café lui sied, parce qu’il est frugal.

L’olivier fait une ombre légère. A peine une ombre. Au petit matin, c’est bien. L’ombre de l’olivier n’est pas pour les lève-tard. Elle n’est qu’un mince voile qui n’éteint pas le soleil mais le magnifie. Les olives sont encore petites, c’est l’été, elles sont la promesse de l’aube. Un merle tente d’en picorer une ou deux malgré cette présence humaine qui le dérange sans vraiment l’inquiéter.

Il n’est pas inimaginable d’accompagner le café et le verre d’eau d’une tranche de pain arrosée d’huile. Le beurre ne s’accommode pas de l’été grec. L’olivier se penche un peu et hume le parfum de l’huile, il y reconnaît le sien, enfoui dans sa sève, mêlé à tant de substances qu’il y reste à l’état latent et ne s’exhale qu’après la pression de ses fruits par l’homme. Faites semblant de ne rien voir : pendant que vous vous penchez sur votre marc de café, l’olivier, furtif, trempe un de ses rameaux dans la bouteille. L’huile pénètre à travers la fine écorce. C’est bon.

La mer est peut-être à proximité. On devrait toujours apporter la mer aux oliviers, non pour qu’ils s’y baignent, ils n’aimeraient pas, mais pour qu’ils la voient et en jouissent. Les oliviers sont des esthètes. Cette caractéristique a heureusement déteint sur leur huile, et par elle, sur l’homme. Celui-ci, doté de la capacité de mouvement qui fait défaut à l’arbre, peut se lever, une fois le café bu, se déshabiller et nager dans l’eau calme qui vient mourir en friselis sur l’étroite plage de sable.

Au café du matin sous l’olivier, on a vingt ans.


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