L’Erechteion

L’Erechtéion, sur l’Acropole, s’élève à l’emplacement d’un temple plus ancien, qui était dédié à Athéna et marquait le lieu où s’était déroulée la compétition entre celle-ci et Poséidon pour la tutelle, pourrait-on dire, de la ville. On y voyait encore l’empreinte du trident rageur du dieu de la mer, et aussi, et surtout, l’olivier sacré donné par Athéna, symbole de la civilisation. En 480 avant JC, les Perses, lors d’une des guerres qu’ils aimaient à entretenir avec les Grecs et qui ornent encore les livres d’Histoire, mirent le feu au temple et brûlèrent l’olivier. Ils ne l’emportèrent pas en paradis puisque la même année, ils étaient battus à Salamine par la flotte grecque, probablement aidée en sous-main par Athéna tandis que Poséidon devait soutenir l’autre camp, or Poséidon perd toujours depuis Homère. Mais, fait plus surprenant, le lendemain même de sa destruction, sur la souche noircie de l’olivier sacré, une pousse d’une coudée avait repoussé. Même en tenant compte du fait que les Grecs sont des Méridionaux et ont la coudée généreuse, ce n’est pas mal. L’olivier sacré en devint encore plus sacré.

On peut donc supposer que l’Erechthéion actuel fut construit autour de l’arbre. Ou peut-être juste à côté. En fait, un olivier orne bel et bien la façade du temple. Un petit, modeste, qui n’a l’air de rien et n’attire pas l’attention des visiteurs, d’ailleurs qu’est-ce qui attire l’attention des visiteurs en ce site surpeuplé, piétiné, parcouru de troupeaux et de parapluies dressés ? Mais ce petit-là est peut-être un descendant de l’olivier d’Athéna, un descendant, ou même, si l’on veut, l’olivier d’Athéna lui-même puisque la repousse peut être considérée comme une résurrection du même arbre. Cependant, au pied de notre petit olivier du XXIe siècle, pas de trace de souche bi-millénaire. On supposera qu’elle s’est enfoncée dans le sol, ou plus exactement a été recouverte par la poussière du temps. Qu’importe ? La sacralité n’attend pas le nombre des années.

Contempler, toucher l’olivier d’Athéna ou réputé tel est un don du ciel qui devrait être apprécié à sa juste mesure, religieusement en somme, mais les parapluies en érection dans la main des guides et les oreillettes branchées sur leur boniment sont là pour veiller à ce que nulle émotion poétique ne puisse se faire jour en aucune âme, enrégimentée ou vagabonde, toutes étant également polluées. Et pourtant, depuis que les dieux de l’Olympe sont morts, on ne sait pas exactement quand, leurs traces sur terre ont pris d’autant plus de valeur. Hélas, ils ont emporté avec eux leur familiarité, leur magie, leur beauté et leur goût de la jouissance.

En face de l’Acropole s’élève la colline des Muses. C’est un lieu enchanteur qui échappe aux parapluies. C’est à l’Acropole ce que l’île Saint-Louis est à Notre-Dame. La colline est plantée d’oliviers. On doute que leur entretien soit destiné à la production : ce sont des oliviers oisifs, qui se consacrent uniquement à la contemplation et à la perception la plus intense possible du bien-être. La colline est rocheuse et parsemée d’habitations troglodytes antiques. La paix, l’Acropole, le ciel grec malgré la pollution d’Athènes, les merles, et malgré tout la rumeur du monde : c’est le moment de tirer de son sac le Dictionnaire amoureux de la Mythologie de Jacques Lacarrière, et de revivre les légendes fondatrices de l’Attique. Et quelques faits d’histoire, comme cette lampe du sculpteur Callimaque, située dans l’Erechtéion, qui ne contenait pas moins de trente litres d’huile et brillait toute une année sans qu’on eût à s’en occuper.

Toute proche, la Pnyx est la troisième colline, celle où se tenait l’assemblée des citoyens. Guère d’oliviers là, l’esplanade antique s’offre nue et aride aux regards. Ici est née la démocratie. On voit encore la tribune des orateurs, où l’on peut imaginer Démosthène appelant à la résistance contre Philippe de Macédoine. Ce fut en vain.

Il ne reste pas grand-chose de la Pnyx de l’Antiquité, et de la démocratie non plus.

Les oliviers sont tellement omniprésents en Grèce que chaque site antique en est habité. On devrait dire rehaussé. Ainsi Epidaure, dont le théâtre adossé à la colline avait disparu sous les pins et les oliviers avant d’être redécouvert au XIXe siècle, ou Mycènes, dont le palais des Atrides domine, farouche, des champs d’oliviers moutonnant jusqu’au golfe d’Argos. Quant au sanctuaire de Delphes, l’immensité qui s’étend à ses pieds s’appelle officiellement « la mer des oliviers ». Apollon, après tout, se dissimule peut-être dans ses plis argentés, chez lui, bien vivant, retiré du monde après quelques millénaires de frasques divines.


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