Miscibilité

L’huile possède un grave défaut: elle n’est pas miscible. C’est la première caractéristique physique qu’on en apprend à l’école primaire. Il n’y a vraiment rien à faire : dans l’eau, en agitant bien, on peut provoquer une émulsion, fragmenter les grosses gouttes en petites gouttes, au point de croire un instant, si l’on a l’âme optimiste d’un enfant, avoir réussi l’impossible fusion. Rien n’y fait : l’huile remontera à la surface, satisfaite de sa légèreté et indifférente à l’eau au-dessus de laquelle elle s’établit.

Ce comportement de l’huile, aristocratique et dominateur, est préoccupant. Les peuples Méditerranéens se sont conformés de façon très variable à ce message pervers de leur fluide sacré. L’empire romain a toléré, voire encouragé tous les mélanges, acceptant progressivement tous les peuples dans la citoyenneté, et plaçant même des Ibères, des Gaulois, des Grecs et des Germains à sa tête. Les dieux eux-mêmes étaient miscibles, les vérités des uns s’additionnaient à celles des autres ; Isis et Baal étaient les bienvenus chez Jupiter, et Pan, proto-dieu proche de la terre-mère, rassemblait tout le monde dans un cosmos accueillant.

Tout change avec les religions monothéistes, à commencer par la jalouse non-miscibilité autoproclamée de la religion juive : le Midrach Rabba, exégèse rabbinique de la Bible, affirme que l’une des raisons de la sacralité de l’olivier est que, à l’instar de son huile et d’elle seule, le peuple juif ne se mélange ni ne s’assimile aux autres ; on peut cependant juger, au passage, que cet isolement revendiqué n’est que conséquence des vicissitudes de son histoire antique, la proximité belliqueuse de peuples infiniment plus nombreux, et plus tard les persécutions. Encore tous les Juifs sont-ils bien loin d’avoir tous suivi cette prescription. Plus largement, Chrétiens, Musulmans et Juifs vont par la suite se tolérer, mais avec une faible miscibilité, même aux temps du califat de Cordoue, les plus tolérants qui furent : des émulsions respectives survivront jusqu’à nos jours, brouillées parfois par des agitations plus ou moins violentes, parfois combien tragiques, et en même temps entretenues par elles : le plus souvent les gouttelettes et gouttes resteront telles, identifiables, inchangées, « pures » pour employer un joli mot qui recouvre un concept affreux. On notera cependant que ce n’est pas sur les bords de la Méditerranée oléophile que les pires idéologies racistes ont vu le jour, ni prospéré.

Et voilà qu’aujourd’hui, même les émulsions se défont, l’huile et l’eau se séparent à nouveau en bloc, l’intolérance fait les guerres civiles et les périls terroristes. Au mieux, on appelle cela le communautarisme, opposé au creuset républicain. Miscibilité, mixité, métissage sont devenus suspects puis maudits, et le Grand Pan est mort. Est-ce en regardant de trop près l’huile d’olive et les mauvais génies issus de ses lampes magiques que les intégristes de tout poil ont perdu la raison  sur une bonne partie du pourtour méditerranéen ?

Les oliviers eux-mêmes sont accommodants ; c’est forcé, pour des arbres de paix. Ils n’éliminent pas toute vie sous leur ombrage comme font, par exemple, les sapins. Celui-ci est trop ténu pour cela, et bien que leur capacité de pompage de l’eau dénonce des poumons d’athlètes, ils en laissent aux autres. Sous les oliviers, autrefois, il n’était pas rare que des vignes soient complantées. Le mélange était stable et sans histoire. Certes, il n’en est jamais résulté de rejeton commun ayant pour fruit une olive-raisin. Dommage car le jus résultant, fort éloigné à coup sûr de la médiocre vinaigrette, eût réussi la plus belle synthèse de la création. A ce titre, cette cohabitation n’est pas vraiment de la miscibilité. Juste une émulsion de vignes dans les olivaies.

Du reste, il n’existe pas d’hybride de l’Olivier avec quelque autre arbre que ce soit ; il n’est pas du genre à se prêter à des facéties sexuelles comme celles dont résultent le brugnon, la nectarine ou le bardot. Non, décidément, chez l’Olivier, on voisine mais on ne se mélange pas. Le vin a un comportement nettement plus sociable, même si le couper d’eau est un geste peu recommandable.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s