Prénom

 

Trahison! Contre toute attente, il paraîtrait que le prénom n’est pas la simple transcription du nom de l’arbre, mais une pure coïncidence en somme, un homonyme. On a pourtant tendance, en entendant ces syllabes, à penser au rameau du même nom, mais rien du tout. D’aucuns prétendent qu’il s’agirait d’une déformation du nom germanique Alfihar, qui signifierait « hôte des elfes ». Ce n’est pas mal non plus, mais cela penche plus côté chêne que côté olivier. Le premier Olivier connu dans l’histoire, ou la légende, est l’ami de Roland, dans la Chanson. Il meurt auprès de lui dans l’embuscade tendue par les Sarrasins. Roland souffle dans son olifant si fort qu’il s’en fait éclater les veines du cou, et crée, sur la crête des Pyrénées, la célèbre brèche qui porte son nom, en essayant en vain de casser son épée Durandal pour éviter qu’elle ne tombe aux mains des Sarrasins. Cet Olivier-là, ami et confident d’un type pareil, n’était certainement pas non plus le premier venu.

Un peu plus tard, il était temps, vient le saint. Comment un chrétien comme l’Olivier de Roland pouvait-il s’appeler ainsi sans émarger au registre des prénoms autorisés, la réponse à cette question se perd dans la brume de ces temps incertains. Le saint, donc, apparaît au XIe siècle : saint Olivier d’Ancône, qui deviendra le patron de cette ville, capitale de la Marche au sud-est de l’Italie. Puisqu’il était, lui aussi, l’hôte des elfes, il a dû être troublé de vivre au milieu d’une kyrielle d’arbres qui, par le plus grand des hasards, portaient tous le même nom que lui. Hôte des elfes : état païen s’il en fut ; et puis la place de saint était libre ; il décida de l’occuper, mais on ne sait pas comment il y parvint. C’est un saint tout à fait obscur, au grand dam de sa ville qui continue à le célébrer, patron oblige, mais sans savoir pourquoi.

Hôte des elfes, alfihar, cela signifie sans doute : accueilli et hébergé par les elfes. Mais le mot est à double sens, pourquoi ne serait-ce pas l’inverse : celui qui abrite les elfes ? Voici notre olivier, de préférence millénaire, tordu, massif, couturé, torsadé, devenu refuge des créatures magiques. Un rôle qui ne lui va pas si mal. Une greffe judicieuse du chêne sur l’olivier. Le peuple invisible des forêts sauvages reprend ses droits sur l’arbre cultivé. Répugnant aux vergers, qui sentent trop l’homme, ils investissent les oliviers isolés, ceux qui se tiennent, au terme d’on ne sait quelle histoire, au bord d’un chemin ou au milieu d’un pré laissé à l’abandon. Les elfes, là, se sentent à l’aise ; mieux encore si la ruine d’une ferme s’offre à leur indécrottable et élégiaque romantisme. L’esprit des lieux, c’est eux. La brume, néanmoins, leur manque, celle des étangs, des joncs, des bouleaux, des peupliers et des fougères. La lumière aveuglante du Sud, l’azur grec, leur est odieuse. De toute façon, ils dorment le jour, lovés dans les anfractuosités de leur arbre, invisibles. La nuit, ils découvrent la Voie Lactée qu’ils n’avaient jamais vue, à cause des nuages, et parce qu’ils sont romantiques, la plongée dans l’infini du cosmos leur serre le cœur.

Quoiqu’il en soit, cette affaire d’elfes est oubliée, comme il est normal puisque les elfes sont timides. Tous les Olivier modernes , depuis Ancône, ont été baptisés sans référence aucune à ce paganisme trouble, et donc en parfaite communion, au moins implicite, avec le nom de l’arbre. Les Olivier sont tous des oliviers. L’arbre sans pareil est le seul à bénéficier d’un prénom dans l’état-civil. Et c’est sans aucun doute une coïncidence avec notre histoire d’elfes si les Olivier Duchêne sont légion dans l’annuaire ! Juste une facétie des parents, comme les Marguerite Lafleur.

On pourrait s’amuser à répertorier les traits de caractère des Olivier, tels que les dépeignent les sites Internet spécialisés. Ainsi, au hasard : calme, séducteur, rêveur. Oui, comme l’arbre. Et voyageur. Là encore, comme l’arbre qui a traversé plusieurs fois la Méditerranée dans tous les sens, faisant souche ici et là. Oui, mais pour d’autres, il est colérique, volontaire voire entêté, émotif, comédien.

Cette façon d’attribuer aux prénoms la capacité de déterminer un caractère n’est pas plus idiote que l’horoscope ; les deux voisinent d’ailleurs dans les dernières pages, les meilleures, de ce qu’il est convenu d’appeler les journaux féminins. Pas plus idiote, ni moins. C’est-à-dire parfaitement idiote. Mais on s’y laisse volontiers aller, par curiosité, juste pour voir. Souvent, une vague référence est faite, soit au saint, soit à l’étymologie du prénom, brièvement. C’est pourtant cela qui devrait nous intéresser. Imaginer la vie d’Olivier d’Ancône ou suivre la trace des elfes en migration jusqu’à l’Italie, imaginer même la rencontre entre l’un et les autres, c’est tout de même autre chose que de s’interroger sur le caractère plus ou moins sociable, amoureux ou entreprenant des Olivier, correction faite de l’influence des Gémeaux, de Mercure et de l’année du Rat.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s