Figuier

L’olivier a décidé d’inviter le figuier dans son abécédaire, comme il l’a fait plus haut pour le cyprès. C’est bien naturel : le figuier est le complément de l’olivier et de la vigne dans la trinité méditerranéenne ;  bien qu’à la différence de ces derniers, il ne façonne pas les paysages, il en partage les attributs mythologiques et historiques, de la Palestine à Rome.

Figuier

Le figuier, autre arbre sacré de la civilisation méditerranéenne, est l’arbre de Dionysos, dieu sensuel s’il en fut, qui est aussi, comme chacun sait, le dieu de la vigne et du vin, et par suite, de l’ivresse et de la démesure. Le figuier, dans la mythologie grecque, est aussi associé au mystère de la vie cachée, parce qu’il pousse là où se trouve de l’eau souterraine. Y a-t-il un lien entre cet attribut et celui d’arbre biblique de la connaissance du bien et du mal ? Encore que, la Bible n’étant pas explicite sur la nature de son arbre de l’interdit et du péché, il a fallu que les exégètes s’en mêlent ; on en discute encore, d’autant plus que le brave pommier est progressivement venu concurrencer le figuier dans l’imagerie occidentale ; mais comment associer sérieusement la pomme, ronde, pleine,  blanche, placide et prosaïque, à quelque mystère et quelque sens caché que ce soit ? Sans doute ce glissement d’un fruit à l’autre est-il le fait de clercs et théologiens d’Europe du Nord, voire même à une forme de censure de la figue, fruit équivoque sur lequel il vaut mieux ne pas trop gloser en chaire. Le cache-sexe d’Adam et d’Eve chassés du Paradis, de feuille de figuier comme il est logique, est souvent transformé en feuille de vigne, celle pommier n’ayant pas l’étendue nécessaire. Par souci de cohérence, certaines représentations de la Renaissance font même pendre des grappes de raisin du haut de l’arbre de la connaissance, bien que celui-ci continue à revêtir le feuillage d’un pommier !

N’est-il pas étrange que Cléopâtre ait organisé son suicide en faisant dissimuler un serpent dans un plat de figues ? Elle reproduisait ainsi l’association du fruit défendu et du serpent, incarnation du Mal et de la tentation, avec une issue qui, pour être choisie, ne fut pas moins fatale qu’à Adam et Eve, dans un registre plus terrestre.

Fruit équivoque que la figue, certes, à cause de la connotation sexuelle qui l’a toujours marquée – et que confirmerait encore, pour un freudisme à la petite semaine, l’association avec le serpent. Lorsque les prêtres athéniens annonçaient la maturité du fruit, des fêtes donnaient lieu à des accouplements rituels. Heureux temps ! En tous cas la forme extérieure de la figue est associée aux testicules et son intérieur charnu, au sexe féminin. Que demander de plus ? La figue est le fruit de la plénitude, et s’il est bien le fruit défendu,  il n’en est que meilleur. En italien, la vulve est familièrement désignée par le mot fica, tandis que figue se dit fico: surveillez votre langage!

Equivoque, la figue l’est aussi du point de vue botanique. Sa reproduction est l’une des plus sophistiquées qui soient dans le monde végétal. C’est un « faux-fruit », sorte de sac qui enferme des centaines de fleurs minuscules. A l’état sauvage, l’arbre a organisé une étonnante symbiose avec une minuscule guêpe, le blastophage, pour assurer sa reproduction. Il est sexué : les arbres mâles, ou « figuiers de bouc », n’ont pour fonction que d’héberger la naissance, la croissance et l’accouplement des blastophages à l’intérieur des fruits, qui ne parviendront pas à maturité et sont incomestibles, sauf peut-être pour les chèvres et les boucs. Véritables lupanars que ces figues ! Les mâles meurent une fois leur devoir conjugal accompli, et les femelles, porteuses de pollen à leur insu, s’envolent à la recherche d’autres figues dans lesquelles elles vont pénétrer pour y pondre. Sans blastophage, pas de figuier, et réciproquement : les deux espèces n’existent que l’une par l’autre et l’on a pu dire que le figuier avait « réduit en esclavage » l’insecte afin d’assurer sa propre pérennité, car dans l’histoire, un peu plus compliquée que le résumé qui en est tenté ici, la plupart des mini-guêpes périssent  après leur œuvre pollinisatrice, ne survivant que de peu à leurs mâles.

Ceci étant, il existe aussi des variétés dites parthénocarpiques, ou autofertiles, qui pratiquent l’immaculée conception ; moyennant quoi leurs figues sont elles-mêmes stériles, par un juste retour des choses… mais excellentes. Elles constituent en somme la version domestique du figuier, puisqu’elles nécessitent l’intervention de l’homme pour se reproduire par bouturage. Entre la sexualité débridée de l’état sauvage entre insectes et fleurs,  et l’onanisme un peu tristounet de l’état civilisé, voilà encore un domaine où le figuier fait la démonstration de son étrangeté. Au fait, « figuier de bouc », pour désigner le genre mâle, voilà qui nous ramène encore à Dionysos, souvent associé à ce noble animal très porté, comme chacun sait, sur la chose.

A côté de ce sabbat de la figue, de ses servants ailés et des arrière-pensées qui entourent sa célébration, et à côté du vin plus dionysiaque encore, l’olive, avec son Athéna de marraine, fait figure de premier communiant.


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