Routes

Autrefois, les oliviers ne se satisfaisaient pas de leurs vergers et partaient à la découverte du monde : dans l’Antiquité et même jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les routes du Sud en étaient bordées. Ce n’est qu’ensuite que ceux-ci furent remplacés par des cyprès ou des platanes. Aujourd’hui, la mode des ronds-points leur a rendu quelque visibilité routière, surtout à l’entrée des villes. Mais les routes de l’olivier ont surtout pris un sens symbolique, désignant des parcours touristiques ou des liens entre paysages méditerranéens.

En France, ces routes sillonnent les terres des AOP, par exemple dans le Nyonsais, la vallée des Baux ou l’arrière-pays niçois ; elles sont comme il se doit en ce pays, entrecoupées à tout moment de ronds-points, chacun orné d’un olivier. Des haltes pédagogiques permettent de s’instruire sur les variétés, leur histoire et leur culture. Un passage par les moulins permet aux touristes de s’alléger les poches par l’achat de litres d’huile au prix du Châteauneuf-du-Pape et de produits dérivés, tels qu’objets en bois d’olivier, savons, produits à douche, gâteaux secs, pognes et souvent, quelques échappées vers la lavande, le miel ou les herbes de Provence. Mais suivre une route ou un sentier de l’olivier garantit surtout l’émotion qu’un être humain normalement constitué ressent devant la beauté paisible des sites.

Il a existé aussi une « Route de l’olivier » européenne, instituée en 1999 par la région grecque de Messénie. Cette initiative (ici) soutenue par l’UNESCO et le Conseil de l’Europe, lançait tous les ans sur un parcours toujours renouvelé des dizaines de motards afin de faire valoir le patrimoine méditerranéen, le dialogue entre les peuples, la paix, la protection des écosystèmes et le développement durable, bref tout ce qu’on imaginer de positif, les esprits mal tournés diront de « politiquement correct », autour d’un tel sujet. Pourquoi la Messénie ? Parce que c’est à Pylos, patrie de Nestor, le collègue d’Ulysse, qu’ont été retrouvées les premières tablettes continentales en « linéaire B », l’écriture crétoise, portant l’idéogramme de l’olivier. Partir d’Ithaque aurait eu encore plus de noblesse, car Ulysse et Nestor, ce n’est quand même pas le même calibre, mais Ithaque est une île et pour le départ d’une randonnée européenne à moto, il faut bien reconnaître que cet état comporte quelque inconvénient. Pourquoi la moto ? Sans doute parce que la marche à pied ou le vélo n’auraient décemment permis de parcourir qu’une seule région à la fois, alors que l’esprit même de ces itinéraires était de créer du lien, comme on dit ; et que la voiture ne permet pas de sentir le vent qui fait tinter les feuilles dures et ovales dans les vergers. Ces routes, en quelques années, ont sillonné l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme une version terrestre de l’Odyssée, et modestement contribué à en renforcer l’unité. Mais ces dernières années ont montré que quelques motos et une idée d’arbre ne suffisaient pas à la paix…

 

Durant l’été 2015, une série d’émissions sur France 5 a suivi son propre itinéraire, visitant successivement Israël et la Palestine, la mer Egée, la Sicile et l’Andalousie. Cette série est écrite par Carol Drinkwater (son site est ici), une actrice et écrivaine Anglaise qui doit peut-être à une rébellion contre son patronyme puritain un amour immodéré pour l’arrière-pays cannois, l’art de vivre à la provençale et les oliviers, auxquels elle a consacré pas moins de cinq récits, hélas non traduits en français.

Deux de ces livres sont justement consacrés au voyage autour de la Méditerranée en deux saisons, ne devant rien aux transferts en avion, comme le Tour de France de l’ancien temps : tout d’abord le Liban, la Turquie et la Grèce, puis retour à la maison, puis l’Espagne du Nord au Sud, le Maroc, l’Algérie, la Sicile, et l’Italie du Mezzogiorno à la Toscane.  Quant à notre abécédaire amoureux, il parcourt lui-même quelques-uns de ces lieux : Nyons, Nice, les Baux, la Toscane, Jaen, Kalamata, la Palestine, le Maghreb… mais il le fait à vol d’oiseau, car l’alphabet possède sa topologie bien à lui.

Pas de doute : l’olivier incite au voyage. Peut-être à cause de sa vieille amitié avec la colombe, elle-même voyageuse comme Noé a pu le vérifier ?

 

On a prétendu plus haut que les routes de l’olivier, celles du moins qu’organisaient la Messénie et l’UNESCO, ne pouvaient décemment se faire à pied. Voire. Elles en prendraient sans doute une saveur décuplée, dans le temps long et la lenteur de la marche. Le piéton, qui voit, entend et sent mieux, peut aussi toucher ce qu’il longe ou croise. Caresser l’écorce des arbres, une seconde, sans s’arrêter. Cligner des yeux sous les kaléidoscopes d’ombre et de lumière des frondaisons légères. Se reposer, plus tard, adossé à un tronc. Même, grimper dans les branches, pour rien, juste pour le plaisir du ciel. Et repartir. Jacques Lacarrière, le célèbre helléniste, humaniste et amoureux de la Méditerranée, a marché toute sa vie. En Grèce d’abord, plusieurs fois, et cela donna l’Eté Grec, puis en France, en Turquie et dans d’autres pays encore. Les routes de Lacarrière sont celles de la simplicité et du savoir. Evidemment, il aimait les oliviers et devait certainement leur parler, en marchant. « Le plus vert chemin entre le désir d’un Dieu et celui des hommes », disait-il d’eux. Quel Dieu ? Bah, à peu près tous ceux qui ont été créés autour de la Mer intérieure ; si les hommes dans leur folie les divisent, ces dieux, l’olivier les réunit car tous ont eu soin d’en parer leur route, des pentes de l’Olympe au Mont des Oliviers ou à la lumière d’Allah.

 

 

 

 

 


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