Olio

Huile et olive, c’est la même chose. Le même mot ! L’italien olio  le dit clairement. Olio d’oliva  sent son pléonasme ; c’est tristesse que de devoir apporter une telle précision à cause des usurpatrices. Chez les Grecs (elaion) et les Romains (oleum), l’affaire ne faisait aucun doute : l’huile ne pouvait être que d’olive. Et c’est bien d’oleum que descend notre huile.

Littré ne s’y trompe pas, et établit la juste hiérarchie à l’article « huile » :

1. Liqueur grasse tirée de l’olive. 2. Par extension, nom donné à tous les corps gras qui conservent l’état liquide à partir de la température de 15 à 20 degrés centigrades.

L’extension est peu alléchante. De la liqueur on passe aux corps gras, de la promesse faite au palais, au manuel de physique-chimie. Pêle-mêle, l’huile d’arachide, de tournesol, de coupe et de vidange. Au fond, il n’y a pas plus sectaire, en matière d’huiles végétales, que l’étymologie.

Aglio e olio : ail et huile deviennent, en italien, presque homonymes. Avec l’accent tonique, si tonique en effet, ils sonnent comme un appel, hého, à table, les spaghettis sont prêts ! Le plus souvent, on y ajoute le piment, qui termine la phrase par une cabriole : aglio, olio et peperoncino. Ce sobre accompagnement est largement préférable à la sauce tomate, souvent versée en excès et trop douce, ancêtre du ketchup.

L’Italie est la seconde productrice mondiale d’huile d’olive, avec 400 000 tonnes les bonnes années, désormais loin derrière l’Espagne mais devant la Grèce et la Tunisie. Elle est aussi, avec la Grèce, celle qui rattache visiblement  l’olivier à l’Antiquité, tant les ruines romaines en sont plantées, peut-être plus discrètement que de cyprès ou de pins parasols, mais avec constance. Au Forum, à Rome, se trouve l’Aire du Figuier, de l’Olivier et de la Vigne, mentionnée par Pline l’Ancien ; aujourd’hui, les trois arbres, ou du moins leurs descendants, subsistent.  A la Villa Hadriana, près de Tivoli, l’immense palais de l’empereur Hadrien, ruines, cyprès et oliviers entretiennent ensemble une atmosphère d’éternité, tant il est vrai que les deux arbres partagent cette symbolique depuis toujours, dans tout le pays méditerranéen. Mais la gravité des cyprès n’est pas partagée par les oliviers, dont aucun ne ressemble à son voisin et qui tous, s’ingénient à des poses de contorsionnistes, avec leurs multiples bras, qui rappellent plus les attitudes de Vishnou que celles, si sobres, de leur créatrice, Athéna, devenue Minerve à Rome.

Minerve, voilà un nom qui évoque ces affreuses armatures orthopédiques qui rigidifient le port de tête, sans doute par analogie avec la beauté incarnée par la déesse, « comme un rêve de pierre » ; on ne peut croire, pourtant, que l’Athéna amie d’Ulysse, ourdissant ses coups contre Poséidon, se battant à Troie au côté des Grecs, puisse avoir eu cette roideur, sans quoi, comment eût-elle pu inventer l’olivier ? C’est sans doute avec l’âge, émigrée de la Grèce brouillonne à la Rome impériale, qu’elle prit cette tournure de matrone. Heureusement, l’olivier, lui, où qu’il soit, continue à se contorsionner. Nul doute que c’est grâce à lui que le sens de la souplesse a été retrouvé, et combien, par les Italiens modernes, depuis la Renaissance au moins.

Les Romains ne connaissaient pas les pâtes,  et sans doute les spaghettis ont-ils aussi contribué à l’élasticité italienne. Mais il est sûr que leurs galettes étaient elles aussi à l’olio et à l’aglio. L’ail est à peu près aussi ancien que l’huile d’olive, sinon plus, dans la culture méditerranéenne. Bien avant l’Italie il était commun en Egypte : d’après Hérodote, le premier conflit social de l’humanité fut causé par la suppression de leur ration d’ail aux ouvriers qui construisaient la pyramide de Chéops ! Les employeurs italiens d’aujourd’hui, même en pleine crise, ne s’y risqueraient pas.

Figuier, vigne, cyprès, pin parasol, olivier, baissons-nous un peu et ajoutons l’ail sans craindre de rompre l’unité esthétique de l’énumération, et encore, bien sûr, le blé. Et le miel des abeilles, qui constitua très longtemps le seul édulcorant connu (heureux lieux et heureuse époque, quand on songe aux champs de betterave des temps modernes). Voici ramassé l’essentiel du cadre de vie et de la nourriture du monde antique. Ajoutons-y encore les chèvres, d’aussi haute noblesse que les oliviers grâce à Amalthée, qui nourrit Zeus bébé, et sans lesquelles les rudes montagnes et sèches collines qui bordent le rivage nord de la Méditerranée ne seraient que friches dépourvues de sens. N’en rajoutons pas trop avec le thym, pour ne pas accentuer les jalousies, mais tout de même, il y pousse partout, minuscule, sauvage et rêche, complétant de son parfum les couleurs et les formes des arbres et arbustes. Tout cela forme le tableau banal de la Méditerranée, si banal qu’on en oublierait de le regarder. L’olio, c’est tout cela.

 


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s