L’Eygues est grisée

Cette nuit, il a plu ! Une bonne pluie drue, sonore sur les toits aux tuiles rondes. Avec l’élégance qui caractérise ce pays de Provence, elle s’est arrêtée au matin afin de laisser la place à ce soleil d’automne qui illumine les contrastes des chênes roux et des oliviers argentés. Mais elle a enfin donné à boire à tous ces arbres qui n’en pouvaient plus de ces longs mois d’une sécheresse exceptionnelle. On se grise de cette pluie; ainsi fait l’Eygues (ci-dessus aux Pilles, près de Nyons), d’ordinaire si claire, qui va pendant plusieurs jours charrier les eaux grises et grisées des boues du ruissellement nocturne.

Dans le Gard, depuis le début de l’année, il a plu deux fois moins que la normale. Dans le Vaucluse c’est encore pire. Et à Montélimar, les précipitations d’octobre ont été les plus basses depuis l’ouverture de la station météo en 1921. Plus symptomatique encore, la carte ci-après, établie par Météo-France et diffusée sur le site de Reporterre (suivre ce lien), montre à quel point les sols du sud-est de la France sont touchés par la sécheresse. La terre est dure comme du béton.

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A quel point cette sécheresse est liée au changement climatique, c’est une question qu’il est difficile de trancher de prime abord, d’autant que la même carte fait apparaître d’autres régions de France où au contraire, le sol est plus humide qu’à l’ordinaire. Mais une analyse plus précise tend à démontrer que le pourtour méditerranéen, dans son ensemble, vit de tels épisodes de plus en plus souvent et de plus en plus gravement ; les modèles climatiques établissent que dans l’hypothèse d’un réchauffement moyen de 2°C, celui du sud de l’Europe pourrait grimper jusqu’à 4°C : une sorte d’effet amplificateur. Et si le réchauffement global dépasse ces fameux 2°C comme il est de plus en plus probable… alors là, le dieu de la pluie, qui n’est autre que Zeus en personne, ne répond plus de rien et se retire sous sa tente, là-haut, sur l’Olympe qui fut neigeux.

Oui, c’est Zeus en personne, roi des dieux, qui a la pluie dans sa panoplie de responsabilités. En Grèce antique, malgré la profusion de divinités spécialisées, la pluie, cela ne se délègue pas, c’est trop important. Nos démocraties modernes, si ces deux mots ont encore un sens, devraient en prendre de la graine : sinon confier au chef de l’Etat le soin de faire pleuvoir, du moins ériger au premier rang du devoir politique celui de maîtriser autant que faire se peut encore, le changement climatique. On en est fort loin. Quoiqu’il en soit, le réchauffement a lieu, il est là, et s’il est indispensable de le limiter, il est tout aussi nécessaire d’apprendre à s’y adapter. Les oliviers du sud-est de la France n’en mourront pas, de cette sécheresse, même si elle s’installe, mais pour maintenir une productivité suffisante, l’irrigation doit-elle devenir la règle ? Certains acteurs commencent d’ores et déjà à réclamer la mise en place d’infrastructures adaptées à partir de l’eau du Rhône. Ainsi, cette eau qui viendrait désaltérer les oliviers serait, in fine, prise aux poissons de la Méditerranée. D’ici qu’on assèche celle-ci comme le fut la mer d’Aral…

Certes, ce n’est pas la capacité d’absorption de quelques (milliers de) tonnes d’olives qui va changer la face de Zeus ni le diamètre de son tuyau d’arrosage olympien, mais ce souci de productivité des oliviers est partagé, virtuellement, par toute l’agriculture concernée. Il faudra donc, pour le moins, faire des choix, puis procéder avec intelligence, science, finesse, économie, et même parcimonie.

En attendant ces évolutions draconiennes, cette nuit, répétons-le car c’est agréable, il a plu. La terre a retrouvé un peu de son élasticité et les feuilles des arbres, qui s’étaient recroquevillées, s’étirent à nouveau. Peut-être pas pour longtemps mais il faut « cueillir le jour » – carpe diem. Ce n’est pas grâce au chef de l’Etat, c’est grâce à Zeus retrouvé. C’est un vieux dieu, Zeus, il n’est pas tombé de la dernière pluie, mais justement, ses quelque trois millénaires ont un peu brouillé sa mémoire. Il avait juste oublié de faire pleuvoir depuis le mois d’avril. Mais alors, que fait Athéna, sa fille, déesse des oliviers, et à quoi bon travailler en famille si c’est pour être aussi mal coordonnés ?


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