Quelle différence y a-t-il entre un olivier, une vache et un canard ?

Quelle différence y a-t-il entre un olivier, une vache et un canard? Réponse : aucune dès lors qu’ils sont touchés par une maladie contagieuse. C’est ce qui arrive, on le sait, aux oliviers des Pouilles, victimes la bactérie Xylella Fastidiosa. Dans ce cas en effet, tous sont soumis à la même logique d’abattage en masse, sujets sains comme sujets contaminés.

La presse « grand public » a largement fait écho à cette affaire il y a trois ans, quitte à la dramatiser encore un peu : les oliviers des Pouilles étaient victimes d’une bactérie ravageuse, portée par différentes variétés d’insectes suceurs et provoquant le dessèchement rapide et inexorable de l’arbre. Depuis, elle est passée à autre chose en laissant les vergers à leur triste sort. Mais on parlait alors de la mort inexorable de l’oliveraie la plus vaste – après l’Andalousie – et la plus vénérable du monde, forte de 70 millions d’arbres. L’Union Européenne ordonna en 2015 de sévères mesures visant à l’éradication de la bactérie, ou si c’était impossible, à l’enrayement de sa progression.

C’est ainsi qu’il fut décidé que chaque arbre sur lequel la présence de la bactérie serait décelé – même si le dessèchement n’était pas encore avéré – serait abattu, et qu’il en irait de même de tous ceux qui l’entoureraient dans un rayon de cent mètres. Ce qui fait du monde, d’autant que cette mesure s’appliquait aussi à bien d’autres végétaux réputés sensibles à la Xylella, tels que le myrte, le laurier-rose, l’amandier ou… la vigne. Bel exemple, une nouvelle fois, de la solidarité de la vigne et de l’olivier, jusque dans le malheur ! Cette mesure s’appliquait à toute la « zone infectée », c’est-à-dire la province de Lecce, tout au bout de la Botte, augmentée d’une zone tampon d’une largeur de 10 km. Des contrôles réguliers étaient prescrits.

CouvC’est le moment, pour l’auteur de ces lignes, de rappeler discrètement que son best-seller Les Mots de l’Olivier s’intéresse à ce sujet à l’entrée « Fastidiosa ».

Depuis, de fortes réticences se sont manifestées. Manifestations, blocages de voies ferrées, pétitions, refus d’obtempérer. Et de fait, la décision communautaire a été atténuée : perdue pour perdue, la zone infectée, donc la province de Lecce, peut se contenter de faire de l’enrayement, ce qui consiste à n’abattre que les arbres contaminés et à se limiter à un contrôle périodique dans un rayon de cent mètres.

Mais la contestation est plus profonde. Elle a pris parfois, durant ces deux années, une tournure très caractéristique de deux attitudes qui gagnent du terrain sur la longue durée : la méfiance envers l’Europe et la méfiance envers la science. La méfiance envers l’Europe, on connaît, et disons que malheureusement une certaine bureaucratie fait tout ce qu’il faut pour l’entretenir (mais soyons honnêtes : le plus souvent, des mesures attribuées à des fonctionnaires bruxellois indifférents auraient été prises de la même manière si elles avaient appartenu à une compétence nationale et non à la compétence européenne). Sans parler de la politique agricole commune, sujet qui nous emmènerait trop loin. Passons. Mais la méfiance envers la science, qu’on voit se développer, a conduit à la mise en cause des chercheurs mêmes qui travaillaient sur cette bactérie à l’université de Bari, et à… leur mise en examen ! Ils sont accusés de l’avoir introduite eux-mêmes, à peu près comme les juifs étaient accusés d’empoisonner les fontaines en période de choléra. O tempora, O mores ! comme diraient le pirate d’Astérix à la jambe de bois, et plus accessoirement Cicéron… Dans le même temps des autorités judiciaires locales ont repris à leur compte une affirmation fantaisiste selon laquelle le dessèchement des arbres était dû, non à la bactérie, mais à un champignon. Il faudrait savoir…

Il n’en reste pas moins que la brutalité de la mesure d’abattage rend compréhensible la colère paysanne.

VacheAvec un peu de recul, il est étonnant, au fond, que la crise massacrante de la vache folle n’ait pas provoqué plus de remous encore qu’elle ne l’a fait. Mettons-nous à la place du paysan dont on embarque tout le troupeau du jour au lendemain ! Mettons-nous également à la place de la vache bien portante, qu’on tue parce que sa belle-sœur est malade. Même chose pour le canard à qui l’on coupe le cou parce qu’il pourrait attraper la grippe. Quant aux sentiments de l’olivier, on a plus de mal à les imaginer. Mais avec la vogue actuelle de l’anthropomorphisme appliqué aux arbres (cf le succès de «La vie secrète des arbres »), on pourra bientôt en traduire les cris sourds :

Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule / Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !

Mais soyons justes. En même temps que ces mesures qui ont quelque chose de… bourrin, les agronomes progressent et identifient des variétés d’oliviers résistantes, ou plus résistantes, à la bactérie, que les paysans du Salento (notamment la province de Lecce) vont être autorisés à planter, initiant ainsi une sorte de reconquête. De plus, des mesures économiques sont prises par l’Etat et la Région pour leur venir en aide, mais cela, c’est bien la moindre des choses. Au total, de quelle ampleur sont les dégâts actuels? On parle, sans en être sûr (!), d’un million d’oliviers. Un million, donc, sur soixante-dix. Ce n’est pas rien mais on n’en est pas encore au désastre annoncé. Cependant, on sait aussi que l’infection progresse vers le Nord et s’approche de la province contiguë, celle de Bari; vingt-sept oliviers touchés ont récemment été repérés.

Et entretemps, la Xylella a bel et bien mis le pied, si l’on peut dire, en Corse et sur la Côte d’Azur. Sans toucher d’olivier pour le moment, car chez nous, la bête préfère les myrtes. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, ceci fera l’objet d’un autre article.


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