J’ai deux mille ans et je me souviens…

J’ai deux mille ans et je me souviens.

Je me souviens des Phocéens, qui m’établirent ici sur le littoral de Provence, ces marins grecs venus de leur cité d’Asie Mineure où vivaient mes ancêtres. C’étaient des commerçants, des voyageurs au long cours chargeant d’amphores de vin et d’huile les flancs arrondis de leurs navires, échangeant les tissus de Syrie contre l’étain des pays brumeux, naviguant de comptoir en comptoir le long des côtes, sans cesse. Ils s’installèrent d’abord à Massalia. Avec eux, ma race prit racine sur ce sol.

Je me souviens des Ligures, leurs prédécesseurs, à qui ils se mélangèrent. Aujourd’hui encore, le sang grec, le sang ligure, et d’autres aussi, celte, étrusque, sarrasin, que sais-je, circulent dans les veines des hommes d’ici, et sous mon écorce. Je suis un olivier gréco-ligure et je crois fermement que le métissage est bon.

Je me souviens des Romains, appelés par les Massaliotes pour leur protection ; une fois cette protection assurée, ils sont restés et ont colonisé le pays. Ils n’ont pas eu besoin d’apprendre l’olivier ; mes frères et cousins couvraient déjà de leur manteau argenté l’Etrurie, le Latium, l’Apulie et la Campanie. Je me souviens de la villa à laquelle j’appartins, et des enfants en tunique blanche à qui leur précepteur, un esclave, faisait la leçon sous mes branches. J’écoutais. J’apprenais moi aussi ces choses que les hommes jugeaient importantes, et qui n’étaient pas souvent les mêmes qu’aujourd’hui, car les hommes sont instables.

Drachmes de Massalia

Je me souviens des récoltes. En décembre, les esclaves de la villa nous étaient affectés, à moi et mes camarades, et pendant trois semaines il n’y en avait que pour nous, les oliviers. C’est que j’appartenais à une vaste terre, une olivaie orgueilleuse, dont l’huile s’exportait, disait-on, jusqu’aux confins de l’Empire. Les esclaves se munissaient de gaules et frappaient mes branches, de façon à faire tomber les olives. Les femmes et les enfants ramassaient. C’était comme une grande fête. Les femmes chantaient. J’en ai connu, des chansons, dans plusieurs langues, les langues multicolores des esclaves d’autrefois, et plus tard le provençal, le français, le portugais, l’arabe. Aujourd’hui les gens ne chantent plus. Ils ne s’en aperçoivent même pas, mais ils ne chantent plus. Qui expliquera pourquoi ? Cependant ils gaulent toujours les olives, avec des outils mécaniques. S’ils chantaient, du reste, ils ne s’entendraient pas, avec leurs moteurs.

Je me souviens des guerres. Il y a très longtemps, les Romains ont construit cette route, là, en bas du talus. Un large chemin de pierres. J’ai vu passer des régiments, de plus en plus nombreux, de mieux en mieux équipés pour s’entretuer. Souvent, lorsqu’une halte était décrétée ici, des soldats s’affalaient sur moi, adossés en vrac à mon large tronc. Des généraux légendaires sont passés par ici, glorieux, peu avant de disparaître dans les tourmentes. Je me souviens de celui-là avec ses éléphants, qui se préparait à remonter vers le Nord pour affronter l’Alpe et ses neiges. Je me souviens de celui-ci, hier, qui, proscrit, défait une première fois, venait d’entamer une folle épopée qu’on appela ensuite le vol de l’Aigle. Leurs existences ont été aussi éphémères, à peu de chose près, que celle des cigales qu’hébergent ma frondaison ; mais il est vrai que parfois, l’éclat d’un instant laisse une trace durable dans les générations des  hommes, et c’est parce qu’ils le savaient que ces deux-là, et bien d’autres, recherchaient encore plus la gloire que la victoire.

Mieux que des généraux, je me souviens des dieux. Je me souviens d’Athéna, ma protectrice dont le nom fut souvent invoqué à mon pied, Athéna à qui des libations étaient souvent offertes ici, au début. Puis Athéna a disparu, comme Minerve, son incarnation romaine, comme Déméter, la déesse de l’agriculture, Dionysos, le dieu du vin, Aphrodite, qu’il est inutile de présenter, et le grand Pan qui était toute la Nature. Ceux-là sont mes dieux à moi, ceux de ma jeunesse, ceux des Phocéens, ceux qui avaient enjoint aux hommes de me considérer, moi et mon espèce, comme sacrés : mais ils sont morts. Celui qui est venu ensuite, après les avoir exterminés en prétendant les remplacer tous, ne m’a pas consenti la même attention ; ce n’est pas un dieu accordé à la Nature, cette Nature dont je m’enorgueillis, moi, de faire partie, et dont les hommes, avec lui, fous qu’ils étaient, ont cru pouvoir et devoir se détacher. Cependant, il a besoin de moi, ce pur Esprit, de mon huile plutôt, pour ses onctions et ses grâces. Je me souviens aussi des guerres menées en son nom, les guerres de religion qui ont été particulièrement meurtrières ici ; je me souviens des ruisseaux de sang qui coulaient dans la rigole à purin, là-derrière. Je me souviens aussi des paroles d’amour et de paix que prononçaient certains de ses prédicateurs, qui en leur temps ne furent pas les derniers à s’adosser à mon tronc, épuisés.

Je me souviens de leur Révolution, cela aussi, c’était hier, ils se sont proclamés libres et égaux, il y eut encore de grandes fêtes qui ressemblaient à celles de la récolte, et puis des tueries, comme d’habitude. Ils plantèrent des arbres qu’ils appelaient arbres de la Liberté. Non loin de moi, ils ont planté un olivier au tronc grêle. Il est toujours là, même si la liberté, l’égalité et la fraternité des hommes n’y sont plus guère. Il aurait pu succomber aux terribles gelées qui reviennent dans ce pays tous les quarante ou cinquante ans, c’est dire si j’en ai connu, des gelées, de ces moments terribles où pendant des semaines, ma sève se figeait, la mort rampant lentement sous mon écorce. Je me souviens et je sais qu’il y en aura d’autres. A chaque fois, c’est un jeu de massacre, immobile et implacable, mais j’ai toujours résisté. Tous mes congénères de l’époque phocéenne sont morts, des gelées ou de maladie ; il est vrai que souvent ils ont repoussé, aidés ou non par les hommes, mais ils ne sont plus les mêmes, ils ont tout oublié de leur passé. Je demeure seul avec mes souvenirs.

Oliviers de la mort antique

Je me souviens que, si le gel était et reste notre terreur à nous, les hommes ont eu aussi leur lot. Les famines que provoquait ce même gel, mais aussi bien, trop de pluie, ou pas assez. La peste noire et le choléra, qui nous laissaient indemnes mais tuaient les hommes, certains sont venus mourir là, à mon pied, en gémissant, même des enfants. Et les guerres. Mais tout ceci ne faisait que rendre plus brèves encore leurs vies fugaces. Chacun des hommes modestes qui s’occupèrent de me soigner et avec qui je liai amitié, cessa un certain jour de venir auprès de moi. Leur souvenir est comme une interminable litanie, que je sais par cœur, tous leurs noms. Celui d’aujourd’hui s’appelle Lucas, et je vois déjà ses traits se brouiller un peu plus à chaque saison. Je me souviens de la mort et du recommencement.

Je me souviens de leurs amours, clandestines sous ma ramure, car je vis à l’écart de leurs maisons. Combien de baisers se sont échangés ici, à l’abri de ma charpente noueuse, des baisers tous pareils, j’ai bien regardé, des siècles durant, et pourtant, vécus comme s’ils étaient uniques ! Et combien de cigales ont fait résonner leur chant sur mes branches, se frottant le ventre avec l’énergie de la précarité, appelant leur partenaire d’amour, pressées comme si elles savaient qu’elles allaient mourir avant même la fin de l’été ?

Sur mes branches, je me souviens aussi des enfants, qui grimpaient lestement et s’appelaient, se narguant. Leurs jeux sont restés les mêmes depuis les Phocéens. Aujourd’hui, ils viennent moins. Ils restent dans les maisons. Parfois ils marchent jusqu’ici, mais gardent la tête baissée sur leur téléphone. Moi, je suis vieux et ces objets ne m’intéressent pas.

Je me souviens de la lumière. Comment l’oublierais-je ? Je suis l’arbre de lumière. Elle inonde mes feuilles, amie, éternelle, plus éternelle que moi encore. Je sais qu’un jour, mon immortalité touchera à sa fin, et qu’alors, la lumière continuera à baigner le trou que feront les hommes pour arracher ma souche et, j’espère, planter à ma place un autre olivier. Mais c’est pour dans longtemps, l’éternité, c’est long, surtout vers la fin, comme dit l’autre. J’espère qu’il y aura encore des hommes à ce moment. Leur capacité à se détruire m’inquiète. Je l’avoue, j’aime les hommes. Je vis avec eux, et les seuls que je n’aime pas sont ceux qui ont répandu le sang sur mes racines, et aussi les imbéciles qui nous définissent, nous autres oliviers, comme arbres domestiqués, alors que nous ne sommes qu’en symbiose, comme d’autres avec les abeilles. Les abeilles croient-elles avoir domestiqué le thym ? Les imbéciles me font sourire, d’un sourire tout intérieur qui ne se voit pas.

Je me souviens des paysans de silex au profil sec, à la peau tannée, au verbe rare, qui, malgré leur dieu jaloux, me traitent comme l’arbre sacré que je suis resté pour eux. Au début, ils cultivaient aussi, alentour, le blé et la vigne. La vigne est restée mais le blé est parti vers d’autres contrées à la terre plus grasse ou plus propices aux grandes machines. Ils l’ont remplacé par des arbres fruitiers, ce qui est bien, ou parfois, de plus en plus souvent, par rien du tout, des friches. Je crains parfois qu’ils ne finissent par en faire autant avec nous, les oliviers, poussés par la misère ou le mal-être qui dorénavant, ne surgissent plus de la famine, de la peste ni du choléra, mais d’autres hommes, lointains et puissants, bien plus puissants que les seigneurs d’autrefois.

Je me souviens de leurs femmes, les femmes de paysans habillées de noir, ce qui n’empêchait pas la gaieté. Mais j’aime mieux les couleurs vives qu’elles portent aujourd’hui. Surtout les robes vert olivier, qui leur vont si bien.

Je me souviens des papillons. Leur danse commençait au printemps. Eux aussi étaient en habit de lumière. Toutes leurs couleurs s’accordaient avec l’argenté de mes feuilles. Ils se posaient un instant. Un instant de papillon, ce n’est même pas un clin d’œil dans une vie d’olivier, ce n’est rien du tout, mais leur innombrable addition illumine mes souvenirs. Il n’y en a plus. Qui me rendra les papillons ? Je ne désespère pas. Il suffirait d’un peu de sagesse.

 

 

 

 


Une réflexion sur “J’ai deux mille ans et je me souviens…

  1. Ce voyage à travers le temps est vraiment émouvant. Je porterai un regard différent quand je serai face à un olivier au tronc, aux branches torturés par les vents et les ans. Les oliviers et les chênes traversent les siècles, nous sommes contemplatifs devant ces arbres majestueux.

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