Que manque-t-il au superbe MuCEM?

Le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, ou MuCEM, à Marseille, qui a ouvert ses portes en 2013, est situé sur le site du fort Saint-Jean et celui, connexe, de l’esplanade du J4, du nom d’un hangar de l’ancien port maritime.

A l’entrée du Vieux-Port, face au Pharo, le site est d’une fabuleuse beauté. La Méditerranée est là, dehors, immensément bleue, éternellement phocéenne. L’architecture a renoncé ici aux afféteries acrobatiques à la mode, tels les empilages biscornus d’angles aigus et d’écailles qui font ressembler le musée des Confluences de Lyon à un épouvantable tyrannosaure, ou la Philharmonie de Paris à un tatou mis en pièces à coups de hache, pour préférer juste un grand cube. Mais ce cube est orné sur tous ses côtés d’une dentelle de béton qui découpe la mer, la passe, le port, le Pharo, et au loin l’Estaque, en éclats kaléidoscopiques, éclats de lumière, éclats de mémoire, éclats de cette Grèce dont Marseille-Massalia est l’étincelante et métissée descendante. Un pont aérien relie le cube au fort Saint-Jean, liant le béton sculpté à la pierre patinée. A l’intérieur du cube, c’est encore la Méditerranée.

Cette Mer Intérieure est la mère d’une civilisation, déclarait le MuCEM dans sa première expo en 2013, dont témoignent quatre signatures : l’invention de l’agriculture, probablement dans la vallée du Jourdain, avec le triptyque blé-vigne-olivier, l’invention de la citoyenneté à Athènes puis à Rome, l’invention du monothéisme et l’invention du monde par l’ouverture des routes au long cours. Depuis, plusieurs autres expositions se sont succédé, telles que, en ce début d’année 2018, le roman-photo, étonnant phénomène de société du XXe siècle, très spécifique aux cultures latines.

C’est un musée très novateur et son objet, dont les vagues battent son socle, est fascinant et inépuisable. Mais un étrange constat s’impose, étrange pour nous, fils et filles (éventuellement adoptifs) de l’olivier : alors qu’il n’y a rien de plus banal que de dire que l’olivier est le symbole de la civilisation méditerranéenne, celui-ci est quasi absent du MuCEM. Dans la salle d’exposition permanente consacrée à l’agriculture, on trouve une échelle, cinq paniers, deux maquettes de moulins, et basta. A la grande librairie du musée, pas un seul livre sur l’olivier ni l’huile d’olive, qu’il s’agisse d’histoire, d’économie, de cuisine ou d’agriculture – rien ! Et il semble bien qu’aucune exposition passée ou prévue n’ait abordé ce thème, même associé à d’autres.

Pourtant, il y aurait tant à dire, tant à montrer, tant à faire comprendre, en suivant le fil rouge de l’olivier à travers l’espace et le temps. Sur la progression géographique de l’olivier cultivé, sur la diffusion et le progrès des techniques, sur les échanges est-ouest, sur les parfums, les canons de la beauté, les paysages, le régime crétois, les hauts et les bas de la cuisine à l’huile et ce qu’ils veulent dire en termes de domination culturelle, etc… Il convient dès lors de s’interroger sur les raisons de cette impasse. En attendant que les dirigeants du musée nous l’expliquent (car je ne doute pas qu’une explication existe, ou peut être trouvée, au-delà de celle, affligeante, qui prendrait prétexte du manque de place), avançons-en une ou deux.

La première, c’est sans aucun doute le « E » de MUCEM. Car ce « E » introduit toute l’Europe dans le périmètre du musée des civilisations européennes et méditerranéennes. Vouloir embrasser toute la Méditerranée, c’est déjà beaucoup (que d’eau !) mais concevable; si l’on doit étreindre aussi l’Europe dans son ensemble, on n’en sort plus. Certes, une grande partie de cette Europe est plus ou moins fille de la Méditerrannée, grâce notamment à l’Empire romain, mais le risque est de succomber à un vague syncrétisme de l’Atlantique à l’Oural et de la Baltique au Sinaï. Une carte murale rappelle opportunément l’extension des trois grandes cultures méditerranéennes à différentes époques : l’olivier, la vigne, le blé. On y voit trois aires concentriques ; l’olivier éternellement fidèle aux rivages, la vigne qui s’enhardit loin vers le Nord, le blé qui envahit toute l’Europe et une partie du Maghreb, sans parler du reste du monde. N’est-ce pas à cause de ce strabisme divergent entre Méditerranée, qui n’est pas seulement européenne, et Europe, qui n’est pas simplement méditerranéenne, que, de cette triade blé-vigne-huile, les deux premiers, indubitablement « européens » au sens large, s’en sortent bien mieux que la troisième ? On peut même penser, en poussant un peu plus loin la réflexion, que cette absence de l’olivier signe un glissement civilisationnel du concept de « Méditerranée » vers celui d’«Occident » : considérable évolution géographique d’abord (au moment de la découverte de l’Amérique), politique et idéologique ensuite, qui façonne le monde d’aujourd’hui, et dont on pourra parler plus longuement une autre fois !

Autre élément. Si l’on met entre parenthèses cette espèce d’indétermination qui marque son acte de naissance, le MuCEM est un musée marseillais, et de cela, il convient de se réjouir, car Marseille le mérite bien. Mais au fond, que représente l’olivier dans l’histoire de Marseille-cité ? Pas grand-chose. Marseille, c’est de tous temps un port de commerce. L’olivier est arrivé en Gaule par Massalia, mais ensuite Massalia a oublié l’olivier, le laissant à la Provence environnante, sauf pour le savon et quelques usages industriels. Marseille a toujours vécu par et pour le commerce. Or l’huile d’olive languedocienne ou provençale s’exporte peu : elle est en trop petite quantité. L’emblème de la Méditerranée, c’est l’olivier, l’emblème de Marseille, c’est le poivre, qui fit sa prospérité. Une autre exposition, en ce début 2018, marque l’importance de ces échanges, en mettant en valeur six autres villes portuaires au temps de Philippe II et, en écho, au XXIe siècle : Séville, Gênes, Venise, Lisbonne, Alger, Istanbul. Tiens ? Il n’y a pas Amsterdam.

Conclusion : si même dans un tel musée, qui est le lieu par excellence où parler de l’olivier, l’olivier est oublié, où diable celui-ci peut être mis en valeur dans toutes ses composantes culturelles, au-delà de l’exposition de quelques pressoirs, scourtins et meules ? Où trouver l’équivalent muséal de la magnifique Cité du Vin de Bordeaux, juste un peu plus récente encore que le MUCEM ?

Au fait, des oliviers, s’il n’y en a pas trace à l’intérieur du musée, on en trouve au-dehors, sur l’esplanade du fort Saint-Jean. Jeunes mais déjà beaux. Peut-être que simplement, les arbres de lumière ne s’enferment pas dans un cube de béton, aussi voilé d’élégante dentelle soit-il.


Une réflexion sur “Que manque-t-il au superbe MuCEM?

  1. Bravo Eric pour ce blog si élégamment conçu et documenté! Je me sens honteux d’avoir si longtemps abandonné à la mouche l’unique olivier de mon jardin provençal… Promis, bonne résolution de cette nouvelle année, je le taille et le regarderai fructifier d’un œil moins négligent que par le passé!

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