Venise, la navigation à l’huile

D’avril à octobre de cette année, Venise expérimente l’huile d’olive comme carburant. Et ce n’est pas une barzelletta.

En effet, 15% du carburant de ses bateaux-bus, les vaporetti, sera pendant cette période du bio-diesel produit à partir du nectar de l’olivier, et de quelques autres huiles et graisses. Heureusement, il s’agit d’huile usagée.

Des opérations de collecte ont été mises en place. L’idée ne va pas de soi : que fait-on de l’huile d’olive dans les foyers italiens ? Eh bien, on la mange. Qu’est-ce que de l’huile d’olive usagée ? Les résidus d’huile de friture, ce que les aubergines n’auront pas absorbé. Ou les fonds de bouteille, car l’huile d’olive, même de la meilleure eau, finit par rancir. A moins qu’on ne recueille dans chaque assiette l’huile d’assaisonnement des tomates-mozzarella, après avoir aimablement demandé aux convives de ne pas la saucer avec leur pain, d’ailleurs cela ne se fait pas.

huile-alimentaire-frite-2014-12-02

Les spécialistes expliquent que, au terme d’un processus de transformation qu’on ne décrira pas ici, un litre d’huile permet d’obtenir un litre de biodiesel. Il paraît que la production italienne possible est de 65 000 tonnes d’huile usagée, soit environ 10% de la consommation nationale d’huile neuve, pourcentage qui paraît un peu élevé ; mais admettons-le. Une autre façon de le dire est que chaque Italien produit 1 litre d’huile usagée. De quoi parcourir, annuellement, une vingtaine de kilomètres avec sa voiture. Ce n’est pas mal : avec un peu de chance cela peut couvrir le trajet nécessaire pour apporter son huile au point de collecte le plus proche, annuellement. Ainsi l’opération est blanche.

Certes, il n’y a pas que l’huile d’olive : même les Italiens utilisent aussi, pour la friture, le tournesol ou autres graines. Mais enfin… on peut toujours protester que les petits ruisseaux (d’huile, de graisse, de tout ce qu’on veut) font les grandes rivières de carburant, on reste quand même au niveau symbolique. Dans le « story-telling ».

Tout comme les déclarations périodiques des compagnies aériennes qui proclament avoir fait un vol transatlantique avec un kérosène partiellement «green ». Par exemple, 15%, comme les vaporetti. De la belle et bonne com’, une com’ qui passe le message subliminal qu’on est au début d’un processus vertueux qui mènera au tout-biocarburant, partout. Or cela, personne ne peut le prédire. Non pas que le biocarburant « zéro émission » soit à coup sûr une chimère ou une impasse ; mais la production industrielle d’un biocarburant qui respecte vraiment l’environnement (de bout en bout!) et l’agriculture vivrière n’est pas pour demain ; et en ce qui concerne après-demain, attendons demain pour nous prononcer. Pour sortir un instant de notre sujet, glissons perfidement ici qu’il en va exactement de même de l’autre chimère à la mode, l’avion de transport tout électrique.

La motivation profonde de l’appétit pour les carburants alternatifs, bio ou pas, est fortement liée au prix du pétrole, tout autant (pour utiliser un euphémisme) qu’à la réduction des émissions de CO2 ou même aux projections, très incertaines, relatives à l’épuisement futur des réserves de pétrole. Que le prix du pétrole vienne à baisser ou à se stabiliser, comme c’est le cas ces temps-ci, cette motivation, immédiatement, s’étiole. Car l’horizon de la plupart des « acteurs économiques », strictement financier, n’a rien à voir avec celui de la planète.

Pour en revenir aux symboles, Venise et la Vénétie ne sont pas le paradis de l’olivier (mieux vaut pour cela aller dans les Pouilles ou en Toscane), et le feuillage argenté de celui-ci n’est pas spontanément associé, dans l’imaginaire culturel, aux palais du Grand Canal ; il n’est même pas évident que Venise, italienne avec retenue, ait appartenu historiquement à la sphère méditerranéenne de l’huile d’olive, dont la frontière avec le saindoux « barbare » passait dans ses environs. Mais les clichés pour touristes n’ont cure de ces finasseries. Bel canto, gondoles, pizza, olives, tout ça dans le même sac. De l’huile d’olive dans le vaporetto : c’est l’Italie, quoi !

Dans ce cliché, manquent, justement, les gondoles. Suggérons à l’Office du Tourisme de Venise de faire absorber à ses gondoliers, en public, tous les matins, un petit verre d’huile d’olive, et de s’oindre les muscles, qu’ils ont saillants, avec le même onguent, comme faisaient les sportifs de l’Antiquité. Voilà qui serait encore plus vert, à tous les sens du terme.

Pour rester dans le ton grognon de cet article, suggérons aussi que l’huile d’olive – carburant soit plutôt consacrée à faire le plein des énormes machines que d’aucuns développent pour les exploitations intensives où les oliviers sont rangés en espaliers, comme on peut le voir dans cette vidéo ici. (Je vous la recommande vraiment, histoire de désacraliser un peu le culte de l’olivier antique et du rapport entre l’homme et « l’arbre de lumière »). Voilà qui serait de la vraie et belle économie circulaire, non? D’un côté on récolte l’huile usagée avec une éponge et une petite cuillère, de l’autre on mécanise toujours plus en mettant en œuvre toujours plus d’énergie, pour toujours plus de rentabilité.


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