Les murets de Sifnos

Sifnos est une île grecque des Cyclades, à proximité de Milos, l’île de la Vénus (pourquoi ne dit-on pas de l’Aphrodite ? Ne faudrait-il pas engager une pétition pour que le Musée du Louvre, qui l’a capturée, à défaut de restituer la statue, rende à celle-ci sa véritable identité grecque, ou plus exactement hellénistique, plutôt que ce sobriquet latin ?). Elle voisine également avec Paros et son marbre, que flanque Antiparos (et son antimarbre). Sifnos n’est peut-être pas la seule dans son cas, car la beauté a don d’ubiquité, mais celle-ci y a élu domicile, voici quelques millénaires, et n’a pas cessé d’y résider, même en notre temps de tourisme dévastateur.

Les oliviers ont leur part de cette beauté. Sifnos est une alternance de terres désertiques, rouges, ocre, et de vergers soyeux. Le vent balaie les pierriers et caresse les feuillages. Ceux-ci, dans leur mouvement, réverbèrent le chatoiement de la mer. La mer violette évidemment, vineuse, car à Sifnos, comme à Chio ou à Ithaque, on est chez Homère. Les épithètes épiques s’imposent. Hélas, Homère, qui a donné à Nausicaa ses bras blancs, à la mer son vaste dos et sa couleur de vin, à Aurore ses doigts de rose, à Athéna ses yeux pers, à Ulysse des paroles ailées, à Circé de belles boucles, est resté sec sur les oliviers. Organisons un concours pour déterminer la meilleure épithète homériforme pour les oliviers…

Ils sont cultivés en terrasses sur les pentes abruptes qui descendent d’Artemonas vers Kastro d’un côté, Kamarès de l’autre ; ou lovés au-dessous de l’acropole mycénienne d’Aghios Andreas. Ou encore, étalés nonchalamment à l’abord d’une vaste plage déserte qu’aucune route ne dessert ; les chèvres sont leurs compagnes, laissant leurs crottes sur le sable parmi les olives desséchées et les noyaux ; le vent les roule, la mer les éclabousse, ce sable n’est pas pour les transats. Partout, les vergers sont entourés de murets, évidents quand ils forment restanques, mais même à plat, les murets sont là, murmurant dans un langage mystérieux. Où vont-ils, cheminant ainsi entre les arbres? Il faut croire que, les pierres étant innombrables et sans cesse renouvelées par l’érosion, les paysans les ramassent pour tenter d’aérer leur terre, et ne sachant qu’en faire, ils dressent des murets. Non pas tant des murs qui séparent, mais des lignes, des cheminements, des jalons.

Pour les voir, ces murets, les toucher, s’y chauffer, en suivre les courbes, il faut marcher. Longuement. Sifnos n’est pas une île pour villégiaturistes (sauf sa grande plage de Platis Gialos, que l’on s’empressera d’oublier) mais pour excursionnistes. Il y faut un minimum d’endurance : toute petite (une quinzaine de kilomètres dans sa plus grande dimension), l’île culmine quand même à près de 800 mètres, ce qui suppose quelque pente.


Entre ces murs, il n’y a pas que des oliviers. On y trouve aussi des potagers, un peu fatigués en septembre, mais dont on devine la profusion printanière. Sifnos, jaune à la fin de l’été, est une île verte en juin. Du moins, dans les vallées enserrées entre les étendues de de marbre, de schiste ou de calcaire, où seul le thym s’agrippe, têtu, de ses pieds noueux.

Il y manque les ânes. Il n’y a plus d’ânes en Grèce, ou si peu. Reviendront-ils, un jour, avec les papillons et les oiseaux ? Question pour Sifnos, ou pour toute l’Europe.

L’huile des olives de Sifnos, fruitée, douce, coule à flots dans les tavernes de l’île, heureuse d’y rencontrer, parfois, un calamar grillé ou une gousse d’ail. Les chats circulent entre les tables, tous minces, presque fluets, hauts sur pattes, alertes, élégants, conscients de leur beauté qui participe à celle de l’île, nourris au fameux régime méditerranéen (autrefois appelé crétois) qui fait des centenaires ; on leur fera aisément avouer que dans ce régime, c’est le poisson qu’ils préfèrent (ou le calamar grillé), plus que l’huile. Imagine-t-on une île des Cyclades sans chats ? Mais quelle Odyssée a amené ici leurs ancêtres, quelle République en a fait des habitants aussi installés, île par île ? Quelqu’un a-t-il écrit l’histoire des chats des Cyclades – ou de Grèce ?

« le moulin à huile ». En fait, une taverne.

Toutes les îles de la mer Egée ne possèdent pas d’oliviers. Certaines ne sont que rochers et vent, et leur beauté n’est pas la même, sans être moindre. Sifnos est une île civilisée. Les oliviers sacrés d’Athènes ne sont pas loin. Ceux de Delphes le sont un peu plus – mais c’est à Delphes, nombril du monde, que les habitants de Sifnos firent ériger au VIe siècle avant notre ère un temple somptueux, le « Trésor de Sifnos », financé par les mines d’or et d’argent qui firent, dès la très haute Antiquité, la richesse de l’île.

Les mines d’argent, comme d’or, sont épuisées. Mais l’argent demeure omniprésent à Sifnos, grâce à l’agitation des oliviers sous le souffle boréen. C’est l’argent végétal de toute la Méditerranée, celui des feuilles dures, au frisson sonore et scintillant.

Ah, et puis, il faudrait aussi parler des cyprès, aussi denses que les oliviers sont aérés, flammes compactes et noires, qui rendent d’autant plus éblouissants les murs blancs des maisons et des églises, ces églises dont les dômes sont peints en bleu pour mieux se confondre avec ce ciel auquel ils aspirent.

Tout cela est bien beau… mais quid des Sifniens? Non pas ceux qui érigèrent l’orgueilleux Trésor de Delphes il y a 2500 ans, mais ceux d’aujourd’hui, donc les guides de voyage semblent nettement moins se soucier? A-t-on le droit de visiter Sifnos et les Cyclades sans se soucier des Sifniens et des Cycladiens? C’est ce que font la plupart des touristes, partout. Au moins rencontrent-ils leur logeur à leur installation dans leur « AirB&B ». Quoique, même pas toujours, car il y a des systèmes de boîtes aux lettres à code dans lesquelles on récupère la clé sans avoir à s’encombrer d’un échange de trois phrases avec le propriétaire… Eh bien, les Sifniens, pourtant, il y en a. Pas beaucoup, peut-être deux mille. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’ils vivent essentiellement du tourisme. Mille logeurs et mille restaurateurs? Presque. Il faudrait y aller l’hiver pour voir à quoi ressemble l’île. C’est ce qu’avait fait Michel Déon à Patmos, et dont il a tiré un très beau livre. Mais il y a longtemps de cela et le rouleau compresseur de la modernité a écrasé la Grèce des années soixante. L’hiver, on doit pouvoir apercevoir ceux des Sifniens qui ne vivent pas, ou pas exclusivement, de la « manne touristique »: au moment de la récolte des olives par exemple, ou lorsqu’il faut bêcher les jardins maraîchers. Quelques carrières artisanales de marbre, le même qu’à Paros (celui de l’Acropole!) sont dénichables ici et là. La pêche? On ne la voit guère; quelques caïques cependant à Chéronissos ; difficile de dire si les calamars grillés viennent même de la mer Egée – peut-être sont-ils importés de mer de Chine (tout grillés)? Au point où on en est… et puisque le Pirée appartient aux Chinois, depuis que la « crise grecque », ou plus exactement la « Troïka » européenne chargée de la traiter, a mis le pays à l’encan…

Oui, retournons-y l’hiver.

 


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